Le handicap est-il un mal ?

Avant de vivre la session OCH l’été dernier à Paray, ma réponse à cette question était claire et simple : le handicap est un mal, et c’est tout. Il me suffit pour en avoir la certitude de regarder ma fille, de constater les dégâts que le handicap provoque dans son corps et dans ses facultés. J’ajoutais toujours : le handicap de Philippine est un mal, mais la vie de Philippine et la personne de Philippine sont un bien.

A Paray, je dis au micro :  » le handicap est un mal. » Et voilà que se déclenche un mini-colloque dans la session et pour moi, des rencontres et conversations inattendues. Il y a Marc-Henri :  » Je comprends ce que tu as voulu dire, mais tu sais, c’est compliqué, parce que je ne sais pas qui je suis sans mon handicap. Il fait partie de moi. » Il y a Carolina, qui en remet une couche :  » A la résurrection, je veux retrouver mon corps comme il est, même si j’ai connu beaucoup de douleurs. C’est mon corps et je ne saurais pas faire avec un autre corps. Je veux un fauteuil roulant de gloire!  » Alors là, moi, les amis, je suis dépassée ! C’est un mal, ou c’est pas un mal ? Marie-Pascale, qui escalade la chaise à côté de moi à cause de son nanisme, vient me remercier :  » Merci d’avoir dit que le handicap est un mal. Je suis venue à Paray pour vérifier que personne n’allait dire que le handicap, c’est merveilleux. ça m’aurait énervée et on m’aurait entendue. »

Comme c’était bon de vous écouter, d’être entraînée dans les profondeurs, par ces amis qui n’hésitent pas à bousculer mes certitudes, et à se présenter tels qu’ils sont avec leurs fragilités et non malgré leurs fragilités. Marie-Caroline va jusqu’à dire que le handicap l’expose aux regards et qu’il lui faut accepter cette exposition qu’elle sait être un message pour les autres. Quelle solidité dans l’estime de soi, quel chemin personnel ils ont fait pour ne pas se définir comme victimes du mal ! Pour accepter que leur vie et leur corps posent cette question qui nous traverse tous :  » Pour vous, qui suis-je ?  » Et finalement, je les comprends. Si la première manière de les définir était :  » celui ou celle qui est écrasé par un mal « , ne serait-ce pas terriblement réducteur et négatif ? Mais ils refusent aussi qu’on fasse comme si le mal ne les touchait pas. Ne pas faire la victime, ne pas nier ou sublimer le handicap, ne pas faire semblant de ne pas le voir : leur feuille de route est exigeante. En quelques mots, c’est peut-être : « on va pas s’mentir. »

Personne ne m’a dit :  » le handicap est un bien. » Mais ce que j’ai compris, c’est qu’il n’est pas seulement un mal. En vivant confrontés à ce mal, mes amis, ma fille, ont accompli et continuent d’accomplir quelque chose de très important pour eux et pour les autres, et ils ne veulent pas que cela leur soit volé.

Paru dans la Revue Ombres et lumière N°226 Nov-déc 2018

Billet publié le 21 septembre 2018


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