Chronique

Rien à faire

Parfois on me demande : qu’est-ce que Philippine fait de ses journées ? Dans mon esprit, un mot crie en silence : « Rien ! ». Et dans mon cœur, il y a un petit serrement, mélange de honte (pourquoi ai-je honte ? c’est stupide), d’impuissance à expliquer et de besoin de justifier Philippine, ce qui est absurde car la personne ne l’accuse pas mais s’intéresse à elle. Je n’ose plus trop la réponse très vraie mais qui me paraît pédante dans ces cas-là : « elle ne fait pas, elle est ». Souvent, je me lance dans le récit des activités qu’elles aiment mais dans lesquelles elle ne fait toujours rien et qui ne sont pas quotidiennes. La séance de piscine où elle se contente de flotter dans son gilet de sauvetage en s’endormant souvent. C’est la seule personne que je connais qui commet cet exploit. La séance de patinoire (eh oui, le fauteuil est sur une planche qui glisse) : l’animatrice qui la pousse sur la patinoire et fait tous les efforts rie de ce que Philippine, qui s’est contentée de ressentir la glisse et l’air frais, s’endort de fatigue en sortant.

Quand quelqu’un part en week-end ou en vacances, c’est souvent avec une intense satisfaction qu’il s’exclame : « je ne vais rien faire ! ». Et tout le monde se réjouit pour cette personne, en songeant qu’il va goûter la vie autrement, ralentir, se faire du bien, être disponible à ses proches… Certaines personnes ne supportent pas de ne rien faire. Quand on ne fait rien, notre vie intérieure se fait connaître à nous. Si elle est vide, c’est l’angoisse. Si elle est pleine de sentiments négatifs, elle nous effraie. Si elle nous fait penser à des souvenirs pénibles, elle nous piège. Si nous nous mettons à réfléchir, elle peut nous fatiguer. Mais il se peut, en ne faisant rien, que nous découvrions la richesse de la vie intérieure. Si nous faisons attention à nos sensations, nous nous détendons. Si nous évoquons de belles rencontres, notre intérieur est en joie. Si nous cultivons l’amour, nous suscitons l’amour. Si nous sourions, nous attirons. Si nous prions, nous nous simplifions.

Philippine ne peut probablement pas se souvenir, ni réfléchir. Elle est dans son perpétuel présent. Elle ne s’ennuie pas car elle n’a sans doute pas la notion du temps qui passe, du passé ou du futur. Dans chaque instant, elle peut éprouver des sensations et des émotions. Elle peut ressentir les personnes qui l’approchent et ce qu’elles dégagent. L’atmosphère est-elle à la fête, au silence, à la nature, à la relation, à la prière ? Sainte Thérèse écrivait dans un poème : « la vie n’est qu’un instant, une heure passagère. Ma vie n’est qu’un seul jour qui s’échappe et qui fuit. Tu le sais, ô mon Dieu, pour t’aimer, je n’ai rien qu’aujourd’hui. »

Publié dans la Revue Ombres et Lumière. N°225. Sept-oct 2018

Chronique publiée le 19 juillet 2018


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